"Mes étudiants sont des entrepreneurs différents"

  • Jacques-Henri ©Sciences PoJacques-Henri ©Sciences Po

Président de l’Olympique de Marseille et… professeur à Sciences Po, c’est possible ! Jacques-Henri Eyraud, 49 ans, diplômé de Sciences Po, n’est pas seulement le boss de de la célèbre équipe phocéenne, il est aussi passionné par les starts-up et la création d’entreprise. Un goût qu’il partage chaque semaine avec nos étudiants dans un cours d’initiation à l’entrepreneuriat. Interview.

Comment un Sciences Po diplômé en politique économique et sociale en 1989 devient-il entrepreneur ?

J’ai commencé ma vie professionnelle dans l’industrie des médias et du divertissement, chez Disney. Au terme de six années d’activité, le directeur général d'Euro Disney m’a suggéré de compléter ma formation par un MBA, aux États-Unis. J’ai alors déposé un seul dossier, pour Harvard, et j’ai été sélectionné. De retour en France, je me suis associé pour lever 10 millions de dollars et lancer une start-up d’information sportive sur les nouveaux médias. Deux mois après, la bulle internet a éclaté et nous nous sommes trouvés au bord du dépôt de bilan. Finalement, nous avons poursuivi notre développement et introduit la société en bourse en 2005. L’aventure durait depuis neuf ans lorsque j’ai souhaité relever un nouveau défi en dirigeant Paris Turf, une entreprise de presse écrite de 250 employés qui devait réussir sa mutation numérique. Elle produit des outils pour les parieurs et les professionnels du secteur des courses hippiques. Aujourd'hui, à part mes cours à Sciences Po, j'ai tout lâché pour devenir président de l'Olympique de Marseille et redresser ce club mythique !

Mais pourquoi choisir l’entrepreneuriat ?

En arrivant à Harvard, je m’attendais à ce que l’on nous présente comme modèle les grandes multinationales américaines qui, pour nous Européens, incarnent la réussite entrepreneuriale. Et ce n’est pas du tout ce qui s’est passé : nous étions au début des années 90, en pleine période d’effervescence entrepreneuriale et il n’était question que de levées de fonds et de création de starts-up. Et j’ai senti que c’était ma voie.

Pourquoi avoir souhaité enseigner ?

J’ai toujours été sensibilisé à l’enseignement, dans mon cadre familial, mais c’est surtout le choc pédagogique frontal que j’ai vécu à Harvard que j’ai eu envie de faire partager à mon tour. Là-bas, le cours repose sur les études de cas. Il est constitué à 80% d’échanges entre étudiants et se déroule dans l’interactivité. L’enseignant n’apparaît que comme l’intermédiaire entre élèves mais, en réalité, il conduit la réflexion en toute rigueur de A à Z. Il se déplace dans l’amphithéâtre et va chercher le regard de chaque étudiant, l’obligeant à s’affirmer et à gagner en confiance. L’enseignant, très accessible, adresse à l’étudiant des retours individuels réguliers, précis, citant, par exemple, telle ou telle de ses interventions. Je m’appuie sur cette méthode pédagogique d’abord pour que mes étudiants gagnent en assurance et prennent conscience de leur potentiel. La deuxième mission que je me suis fixée est de créer, peut-être, l’étincelle qui va les conduire à envisager sérieusement l'entrepreneuriat pour leur avenir. Je reçois avec beaucoup de plaisir des messages d’anciens étudiants, qui m’informent de leurs résultats et de leurs projets. Certains ont abordé mon cours sans rien connaître de l’entreprise et me parlent, un an plus tard, des orientations stratégiques de la société qu’ils ont créée. Les satisfactions que j’éprouve dans mon enseignement sont sincèrement aussi fortes que celles que m’apporte ma vie professionnelle.

Comment organisez-vous votre enseignement ?

J’utilise à la fois les résultats de la recherche et les études de cas. Je mets en œuvre, par exemple, cet exercice utilisé à Stanford, qui consiste à confier 10 Euros à huit groupes de dix étudiants chacun, et à leur demander de revenir la semaine suivante avec le maximum d’argent. Chaque année, les étudiants redoublent d’imagination et battent des records de résultats. Mais, surtout, - et c’est l’objectif de l’exercice -, ils comprennent que les 10 Euros de départ ne les ont pas aidés : entreprendre, c’est poursuivre une opportunité sans se soucier des ressources tangibles dont on dispose, comme l’explique Howard Stevenson, l'un de mes professeurs à Harvard. Tout au long du semestre, d’autres mises en situation leur permettent d’appréhender l’importance de l’association, donc du choix des personnes avec lesquelles on veut travailler, d’expérimenter la prédominance de la qualité de l’exécution plutôt que de la stratégie, de réaliser qu’il ne faut pas tarder à développer les idées pour les confronter rapidement au marché… Enfin, je suis de très près les évaluations rédigées par mes étudiants et me fixe comme objectif personnel de les améliorer chaque année. Si, un jour, un prix du meilleur enseignant est lancé à Sciences Po, comme les « Awards for teaching excellence » américains, je serai candidat !

Que pensez-vous de la place de l'entrepreneuriat à Sciences Po ?

Je trouve que Sciences Po a fait d'immenses progrès dans la place qu'occupe l'entreprenariat dans le cursus scolaire. La création de l'École du management et de l'innovation va nous permettre de franchir un cap en matière de recherche et de crédibilité. Seul le Centre de sociologie des organisations (CSO) abordait l'entreprenariat jusqu'à présent. Il faudrait compléter son approche par celle des sciences de gestion, ainsi que d’autres sciences sociales. À Harvard par exemple, l'histoire économique tient une grande place, notamment à travers l'étude des parcours des grands entrepreneurs qu'étaient Rockefeller, Carnegie, Ford et plus récemment Bill Gates. Je me réjouis aussi que l'on parle de plus en plus d'entreprenariat au sein de l'École d'affaires publiques sous l'impulsion de son doyen Yann Algan. Quel chemin parcouru depuis ma scolarité à Sciences Po ! Il y a tant à faire pour que l'entreprenariat pénètre davantage la sphère publique.

Enfin, selon moi, l’enseignement de l'entreprenariat à Sciences Po se distingue de celui qui peut être proposé ailleurs, par exemple dans une école de commerce. Un entrepreneur, c’est quelqu’un qui doit comprendre les cycles économiques, les révolutions technologiques, les évolutions sociétales, l'importance de la réglementation, la démographie, etc. Pour identifier plus rapidement et plus efficacement les opportunités à notre porte, l'ouverture sur le monde est absolument fondamentale et voilà pourquoi mes étudiants seront des entrepreneurs différents !

En savoir plus