"Quoi de plus rhétorique qu'une scène de ménage ?"

Clément Viktorovitch, docteur en science politique et chercheur au CNRS (Laboratoire Communication et Politique) enseigne la rhétorique aux étudiants de Sciences Po. D'Aristote à Steve Jobs, il nous explique comment il apprend à convaincre. Un pouvoir puissant qu'il entend mettre à la portée de tous, convaincu qu'il est aussi essentiel à notre vie quotidienne qu'à la santé de notre démocratie. Entretien.

À quoi peut bien ressembler un cours de rhétorique en 2016 ?

Clément Viktorovitch : Il s’agit d’un atelier plutôt que d’un cours, et c’est précisément ce qui fait toute son originalité. On trouve, à l’université, des cours d’histoire ou de théorie de la rhétorique. L’art oratoire est par ailleurs enseigné au sein de nombreuses écoles ; les étudiants y apprennent à s’exprimer en public. A Sciences Po, nous avons imaginé un module combinant ces différentes approches, afin de proposer un cours pratique d’argumentation. L’objectif est d’amener les étudiants à présenter leurs idées et leurs propositions de la manière la plus impactante possible, pour gagner en capacité de conviction. Cet enseignement est désormais obligatoire en première année de Master Communication, ce qui en fait l’une des spécificités de l’École de la Communication.

Concrètement, comment fonctionnent les ateliers ?

C. V. : Nous travaillons dans l’alliance des contraires. La rhétorique est une discipline ancienne, dont les grandes notions n’ont pas beaucoup évolué depuis Aristote. Nous nous attachons toutefois à l’illustrer avec des exemples ultra-contemporains, issus tout à la fois des discours politiques, du cinéma, des séries et de la publicité. Par ailleurs, s’il est essentiel pour nous que les étudiants ressortent de l’atelier avec une solide armature conceptuelle, la théorie ne vaut que si elle est appliquée. Chaque séance pivote ainsi autour de nombreux exercices pratiques.

Quels genres d’exercices demandez-vous aux étudiants ?

C. V. : Nous proposons aux étudiants de se mettre en scène dans des situations très diverses : discours politique, communication de crise, présentation marketing, voire même oraison funèbre et discours de mariage. Nous travaillons d’autre part l’argumentation en interaction à travers, là encore, de nombreux cas pratiques : débats contradictoires, négociations, plaidoiries…Notre objectif est que les étudiants soient capables d’utiliser ces outils dans leur vie professionnelle, quels que soient leurs choix de carrière. Sans oublier non plus la vie de tous les jours ! Car la rhétorique est présente au cœur de notre quotidien. Nous ne cessons jamais d’argumenter. Après tout, quoi de plus rhétorique qu’une scène de ménage ou qu’un dîner de famille ?

Mais peut-on réellement apprendre à convaincre à tous les coups ?

C. V. : Non bien sûr, et heureusement ! Il n’existe pas de formule magique. La conviction n’est jamais assurée. Nous ne trouverons probablement jamais la pierre philosophale capable de transformer les « non » en « oui » ! En revanche, on peut apprendre à gagner en efficacité. Et pour cela il faut être capable de mobiliser les différentes dimensions de l’argumentation : les arguments que l’on avance, l’image que l’on renvoie, les émotions que l’on suscite. Il faut également apprendre à s’adapter à l’auditoire auquel on s’adresse. Force est de constater que cela fonctionne ! Au cours de l’atelier, tous les étudiants progressent, quel que soit leur niveau initial. Et j’ai parfois vu des rhéteurs catastrophiques se transformer, au fil des semaines, en de véritables Cicéron !

Vous enseignez donc l’art de la manipulation ?

C. V. : On peut présenter la rhétorique comme l’art de la manipulation. Mais, pour être un brin provocant : est-ce grave ? Si manipuler c’est avoir un impact sur un interlocuteur, alors nous ne pouvons pas communiquer sans nous inter-manipuler ! La véritable question est de savoir à quelles fins sont déployées les entreprises de conviction. Sont-elles mises au service d’une individualité égoïste, ou d’une vision du bien commun ? Dans cette perspective, nous sensibilisons les étudiants à une éthique de l’orateur. Et surtout, en enseignant l’emploi de ces techniques, nous enseignons aussi la capacité à s’en défendre. L’analyse du discours et l’exercice de la persuasion sont les deux faces d’une même pièce : on ne peut pas faire l’un sans faire l’autre.

La rhétorique comme outil d’auto-défense intellectuelle ?

C. V. : Exactement. C’est pourquoi je ne conçois pas la formation des élites sans l’éducation populaire. La rhétorique, c’est vrai, est un pouvoir que l’on acquiert sur autrui. Une fois que l’on a admis cela, il devient essentiel de partager ce pouvoir le plus largement possible. C’est à cette seule condition que nous parviendrons à faire émerger un débat public équitable et de qualité. L’enseignement que je propose s’inscrit au sein de cet idéal démocratique, selon lequel tous les citoyens devraient bénéficier des mêmes armes pour décrypter les discours et argumenter leurs idées. C’est dans ce cadre que j’ai impulsé deux initiatives. D’une part, l’association Aequivox, qui propose de la rhétorique une approche ludique et ouverte à tous. D’autre part, Politeia, la première université populaire intégralement consacrée aux savoirs politiques, que j’ai fondée en partenariat avec le Centre d’études européennes de Sciences Po et les bibliothèques de la ville de Paris,

À quelle personnalité publique d’aujourd’hui décernez-vous la meilleure note en rhétorique ?

C. V. : La politique continue d’apporter son lot de bons rhéteurs. Nicolas Sarkozy, par exemple, est un orateur né, capable de soulever les foules. François Hollande est plus irrégulier, mais il s’est illustré par de véritables coups de génie, et son humour fait souvent mouche. Marine Le Pen se distingue par son sens de la formule et sa capacité mobiliser les émotions de ses auditeurs. Quant à Jean-Luc Mélenchon, c’est le tribun de la Troisième République ressuscité : un esthète de la métaphore, capable de parler des heures sans notes. Dans un autre registre, on peut citer Steve Jobs, dont la technicité rhétorique était irréprochable, ou encore le comédien Alexandre Astier, qui s’est hissé à une maîtrise virtuose du langage familier. Un « parler vrai » réussi, à faire pâlir d’envie nombre de responsables politiques...

En savoir plus

Qu’apprend-on à l’École urbaine ?

Qu’apprend-on à l’École urbaine ?

Les masters de l’École urbaine ont été constituées pour travailler à la fois sur des questions de gouvernance et de mise en oeuvre de politiques publiques, en s’appuyant sur les sciences sociales.” - Patrick Le Galès, Doyen de l'École urbaine de Sciences Po. Découvrez en vidéo l’École qui forme des “fabricants de politiques publiques des villes et des territoires.”

Lire la suite
Qu'ont-ils retenu de leur parcours à Sciences Po ?

Qu'ont-ils retenu de leur parcours à Sciences Po ?

Stéphane Colin : “L’expérience Sciences Po a été différente pour chacun d’entre nous mais je pense que nous en retiendrons tous, et avant tout, une formidable expérience humaine et intellectuelle”

Avec une moyenne générale de 16,61, Stéphane Colin est le major, tous masters confondus, de l'École des affaires internationales de Sciences Po (eng.). Brillant diplômé de l’École Polytechnique, il fut blessé de guerre en mission en Afrique  et est aujourd’hui tétraplégique. Ce jeune homme courageux et brillant avait rejoint Sciences Po en 2014

Lire la suite
Votre soutien-gorge imprimé en 3D

Votre soutien-gorge imprimé en 3D

Claire Chabaud, étudiante en Master Economics and Business à Sciences Po vient de remporter avec Anastasia Ruiz, étudiante en design de mode à ESMOD le premier prix du concours étudiant de Bpifrance “#PitchTonInno”. Grâce à la bourse FrenchTech de 30 000 euros qu’elles viennent de remporter, le projet de lingerie féminine sur-mesure imprimée en 3D  de ces deux étudiantes va pouvoir voir le jour. Nous avons rencontré Claire Chabaud.

Lire la suite
Un avant-goût de Sciences Po

Un avant-goût de Sciences Po

Organisé pour la première fois cette année sur le campus de Reims, le programme “Booster” accueillait du 6 au 13 juillet 2016 une cinquantaine d’étudiants venant d'être admise en première année du Collège universitaire (1er cycle). Ce programme de découverte permet aux participants désireux de bénéficier d’un renforcement académique de se familiariser avec Sciences Po, ses enseignements et ses méthodes. 

Lire la suite

"J'ai appris à avoir confiance en moi"

Les tout premiers diplômés du programme Europe-Afrique viennent de célébrer la fin de leur parcours à Sciences Po ! Né il y a cinq ans, ce programme est l'un des cursus thématiques proposés aux étudiants du Collège universitaire, le premier cycle de Sciences Po en trois ans. Les étudiants y suivent le même programme que tous les étudiants du Collège universitaire, avec des enseignements d'approfondissement consacrés aux problématiques du continent africain. Rencontre avec les premiers diplômés de l’année 2016 en vidéo.

Lire la suite
Paul-Loup Chatin, pilote & étudiant

Paul-Loup Chatin, pilote & étudiant

Récemment admis en Master Communication, Paul-Loup Chatin rejoindra l’École de la communication de Sciences Po à la rentrée. Ce futur étudiant est aussi l’un des plus jeunes pilotes automobile français. Nous l’avons interrogé sur son parcours hors-normes.

Lire la suite
Emmanuel Macron, plus proche de Juppé que de Hollande dans les urnes virtuelles

Emmanuel Macron, plus proche de Juppé que de Hollande dans les urnes virtuelles

Emmanuel Macron défraye la chronique électorale depuis plusieurs mois en revendiquant le rôle d’un modernisateur de la vie politique, épris d’un réalisme économique qui dépasserait le clivage gauche-droite traditionnel. Son ascension dans les sondages d’opinion semble confirmer la demande des électeurs pour un personnel politique rajeuni, peu enraciné dans le monde de la politique professionnelle et ayant l’expérience du secteur privé. La question se pose néanmoins de savoir de quel électorat potentiel dispose Emmanuel Macron, qui se présente comme un homme de gauche, s’il était candidat à la présidence de la République en 2017.

Lire la suite