L'Europe est-elle menacée par les partis d'extrême droite ?

Ces dernières années, les partis d'extrême droite ont inexorablement gagné du terrain. L’Union européenne est-elle en passe de se cloisonner totalement ? Pas nécessairement. En raison de fortes disparités d'un pays à l'autre et une situation bien plus complexe qu'il n'y paraît, les Européens semblent en demande à la fois de davantage d'ouverture… et de plus de protection. Explications par Caterina Froio, chercheure au Centre d’études européennes et chercheure invitée à l’Université d’Oxford (réseau de recherche VOX-Pol) et Nonna Mayer, directrice de recherche émérite au CNRS, rattachée au Centre d’études européennes de Sciences Po.

Le populisme gagne du terrain dans plusieurs pays européens. De quoi cela est-il le signe ?

Nonna Mayer : Le populisme est un concept aux contours flous. Si on le définit simplement comme un rejet de l'élite, nous pourrions aussi bien taxer de populistes les 79 % de citoyens français qui pensent que ceux qui nous gouvernent "se fichent de ce que pensent les gens comme nous" ou encore les 75 % qui estiment que la classe politique est “passablement corrompue “! Je me limiterais aux partis de "droite radicale populiste" qui se sont développés en Europe ces trois dernières décennies, dont les positions "anti-élite" sont teintées de nativisme, d’autoritarisme et d’ethnocentrisme, comme l’a démontré Cas Mudde (chercheur néerlandais en science politique spécialiste de l'extrémisme et du populisme en Europe- ndlr).

En dépit de leur diversité, ces partis partagent une revendication commune de défense des "oubliés de la mondialisation". Mondialisation qu’ils présentent comme une triple menace : économique (les immigrants nous volent nos emplois), culturelle (ils ne respectent pas nos valeurs) et politique (la souveraineté de l'État-nation est en danger). Malgré leurs différences, ils font fi des clivages anciens entre partis fondés sur la religion et la classe, pour former une nouvelle famille de partis qui ont la ferme intention de durer. Cette famille remet en question les anciennes gauches et les anciennes droites et le processus d'intégration européenne qu'ils ont soutenu - une Union européenne vue comme une porte ouverte aux migrants et une menace majeure pour les identités nationales.

Caterina Froio : Je partage l'interprétation de Nonna sur la mondialisation, mais j'y ajouterais une couche supplémentaire. Je crois que l'Europe expérimente une forme spécifique de populisme, combinée à un ethnocentrisme qui a gagné des soutiens en luttant pour redéfinir ce que sont les "natifs". Les partis alliant une rhétorique anti-immigration et anti-establishment semblent davantage profiter des changements sociétaux actuels. Ce sont les "partis de droite radicale populiste". Une explication potentielle à leur montée en puissance est la crise du modèle de l'État-nation liée à la mondialisation. Dans les États-nations, une identité culturelle (la nation) était associée à une entité politique (l'État). En faisant augmenter de manière significative les niveaux d'interconnectivité économique, culturelle et politique entre différents individus et États, les processus de mondialisation redessinent cette équation. Dans cette optique, la mondialisation remet en question les piliers de l'identité de la droite radicale et populiste : le nativisme, le nationalisme et l'homogénéité culturelle. Par conséquent, les populistes de droite radicale s'opposent à la mondialisation qui représente pour eux une triple menace, culturelle, économique et politique pour les "natifs".

Le modèle démocratique européen est-il en train d'être remis en question?

Nonna Mayer : Je dissocierais les deux choses, l'Union européenne et la démocratie. Un sondage en 2013 avait étudié la posture des citoyens européens face à la démocratie. En étaient ressortis un profond engagement en faveur de la démocratie, de l'égalité devant la loi et des élections libres et impartiales. Mais les résultats avaient également révélé un immense fossé entre ce que devrait être la démocratie et ce qu'elle était concrètement dans leurs pays respectifs. Les plus satisfaits du fonctionnement de leur démocratie étaient les Européens du Nord, suivis des Européens de l'Ouest. Loin derrière suivaient les citoyens d'Europe du Sud, centrale et orientale. Sans parler de l'Union européenne, encore plus mal classée. L'opinion publique la voit en effet non pas comme un modèle de démocratie, mais comme une machine distante et bureaucratique, aux préoccupations complexes et tatillonnes, bien éloignées des problèmes et besoins quotidiens des citoyens. Cependant, même après le Brexit - peut-être même plus encore après le Brexit - comme l'a démontré un sondage comparatif mené dans six pays européens, une bonne majorité de citoyens juge positive leur appartenance à l'UE alors que seulement une minorité souhaite abandonner l'euro. En résumé, ils ne rejettent pas la démocratie, ils en veulent davantage, mais qu’elle soit mieux menée!

Caterina Froio : Contrairement aux organisations “d’extrême droite” qui s’opposent à la démocratie et prônent des valeurs autoritaires ou totalitaires (comme le fascisme ou le nazisme), la plupart des "partis de droite radicale et populiste" se conforment aux procédures officielles de démocratie représentative.  En ce sens, bien qu’ils critiquent les résultats électoraux, ils ne remettent pas en question les procédures démocratiques. Cependant, le fait que les "partis de droite radicale populiste" respectent ces procédures ne signifie pas que leur interprétation de la démocratie soit en ligne avec la vision  libérale. En d’autres termes, le fait que ces partis se présentent aux élections ne signifie pas qu’ils "rêvent" de démocratie libérale !

Comme suggéré par Cas Mudde dans son livre Populist Radical Right Parties in Europe (Cambridge University Press, 2007, eng.), la tension insoluble entre la "droite radicale populiste" et la démocratie libérale repose sur les différentes façons d’envisager la société. La plupart des partis de "droite radicale populiste" considèrent la société comme principalement, mais pas exclusivement, culturellement homogène. La démocratie libérale quant à elle inclut et présuppose des groupes très différents.

Il fait ainsi peu de doute que les populistes radicaux de droite remettent en cause le modèle même de la démocratie, en Europe, et lorsqu’ils y sont présents, à l’étranger.  

Comment se fait-il qu’alors que l’extrême droite gagne du terrain dans certains pays, comme la France, l’Autriche ou l’Italie, d’autres pays européens ne sont pas affectés de la même façon ? Quelles leçons pouvons-nous en tirer ?  

Nonna Mayer : Cela reflète des particularités sociales et politiques. L’Allemagne par exemple a longtemps été immunisée contre un retour de l’extrême droite en raison du poids de la mémoire de l’Holocauste. A l’exception de la brève émergence du parti Republikaner dans les années 1990, ce n’est que depuis récemment qu’un parti d’extrême droite populiste et eurosceptique comme Alternative for Deutschland (AfD) rencontre un succès électoral. Concernant le reste de l’Europe, il y aurait plutôt un clivage Nord-Sud. La droite populiste a beaucoup plus de partisans dans les démocraties plus riches et bien ancrées du Nord, alors que les partis de gauche radicale rencontrent un plus large succès dans les pays du Sud (Espagne, Grèce), qui ont été beaucoup plus touchés par la récession et les politiques d’austérité de l’UE. Ceci s’explique peut-être par le fait qu’ils n’ont que récemment émergé de régimes autoritaires, leur révolte les pousse davantage vers la gauche radicale que vers la droite radicale.

Caterina Froio : Je pense que l’important est d’évaluer dans quelle mesure les partis traditionnels sont ouverts aux idées des partis de "droite radicale populiste" et comment, face à ceux-ci, ils bâtissent leur opposition/position. D’un côté, de nombreux partis traditionnels de gauche ou de droite se sont mis à « parler au gens du peuple » mais au lieu de répondre à leurs besoins ou espoirs, ils n’ont fait qu’alimenter leurs craintes. Ce faisant, ils ont laissé le champ libre aux arguments de la "droite radicale populiste", radicalisant les valeurs traditionnelles.

D’un autre côté, les partis traditionnels opposent trop souvent auxpartis de "droite radicale populiste" un argumentaire moraliste, réduisant leur discours à un programme anti extrême droite. Le résultat , c’est que les priorités des partis traditionnels convergent dans une lutteanti partis de "droite radicale populiste", et que ce sont ainsi ces derniers apparaissent comme porteurs d’alternatives claires.

N’oublions pas, par exemple, que les manœuvres de politique interne en Grande Bretagne ont obligé le Parti conservateur à organiser ce référendum !

S’il y a une chose que l’on peut retenir c’est que les contre-discours sont essentiels. Le camp pro-Europe devrait réagir et changer - radicalement changer - la direction politique de l’UE.

Le projet communautaire fait face à une crise structurelle qui s’est construite sur plusieurs décennies, à laquelle l’intelligentsia européenne s’est contentée de répondre à coups de slogans du type «il faut plus d’Europe ». Cela sonne creux pour la plupart des Européens qui ont souffert des mesures d’austérité. La situation n’est pas viable et empirera si des contre-mesures ne sont pas prises en termes d’union budgétaire et d'aide sociale. Espérons que le Brexit servira au moins de leçon pour cela.

> Revoir en intégralité la conférence du 29 novembre 2016, "Poussée des extrêmes droites en Europe : partout, les mêmes ingrédients ?,  avec Nonna Mayer, Caterina Froio, Patrick Moreau (CNRS) :

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