"Aucune catastrophe n'est totalement naturelle"

À l’occasion de la sortie de l’ouvrage Governing Disasters. Beyond Risk Culture qu’elle a co-dirigé avec Julien Langumier aux éditions Palgrave, nous avons rencontré Sandrine Revet. Anthropologue, chargée de recherches au CERI depuis 2009. Sandrine Revet a co-dirigé cet ouvrage collectif, publié en France en 2013 (Éditions Karthala). Elle revient sur la réalité et les enjeux de l’étude du gouvernement des catastrophes.

  • Comment expliquer simplement ce que recouvre la notion de gouvernement des catastrophes?

La notion du gouvernement des catastrophes vient d’un séminaire organisé avec Julien Langumier au CERI entre 2010 et 2012 : « Catastrophes, risques et sciences sociales ». Nous faisons le constat qu’il existe tout un tas de dispositifs qui se mettent en place après un désastre. On regarde à la fois comment ces dispositifs sont conçus, se déploient et comment les gens s’en emparent, les modifient, et sont affectés par ces nouvelles pratiques. Ce qui caractérise ce travail, c’est sa dimension empirique : tous les auteurs ont travaillé à partir d’enquêtes de terrain.

Le thème du gouvernement des catastrophes recouvre beaucoup de choses disparates, de l’ordre de la loi, du décret, du guide de bonnes pratiques, mais aussi de l’intime, de la mémoire. Et cela peut concerner de très nombreux acteurs : des victimes, des acteurs internationaux, des acteurs humanitaires, mais aussi les autorités locales.

  • Quelle est la spécificité de l’anthropologue dans l’étude des catastrophes par rapport à d’autres acteurs ?

J’étudie les catastrophes dans la longue durée. Dans le présent, mais aussi en regardant ses racines, son histoire. J’observe aussi la reconstruction. Les médias renvoient une image brutale d’une catastrophe. Ils sont là à chaud. Or il existe déjà une vulnérabilité en amont, qu’on ne perçoit pas. L’après aussi est invisible. En s’y intéressant de près, on se rend compte que les sociétés reprennent forme vite, mais les médias ne sont plus là pour le voir. Nous, on reste et c’est ce qui permet de nous démarquer.

Ma méthode c’est l’ethnographie. Cela fait 6 ans que je suis les acteurs du gouvernement des catastrophes à la fois dans les organisations internationales à Genève et dans leurs projets en Amérique latine. Je voyage avec eux. J’étudie leurs aspirations, l’évolution de leur vie quotidienne. Je regarde comment ils font circuler les outils et les idées. Les idées ont des jambes et des bras, elles se déploient. Moi, je les suis.

Je me concentre en particulier sur les acteurs internationaux, mais aussi sur les acteurs gouvernementaux et ceux des ONG. D’un point de vue différent que des politologues ou des sociologues, puisque je n’étudie pas la sociologie des organisations, ou l’efficacité des politiques publiques déployées. Ce qui m’intéresse c’est la manière dont ces dispositifs affectent les acteurs.

  • Quelles catastrophes en particulier vous intéressent ?

Je travaille sur les catastrophes dites « naturelles ». J’utilise des guillemets parce qu’aucune catastrophe n’est un phénomène purement naturel. Un désastre dont les origines sont naturelles survient toujours en relation avec des conditions sociales données.

Dans l’ouvrage « Le gouvernement des catastrophes » nous ne nous sommes pas cantonnés aux catastrophes dites « naturelles », mais avons tenté d’ouvrir le spectre des situations étudiées. Par exemple, nous avons travaillé sur un cas de catastrophe technologique (Seveso), sur une pandémie (le SRAS), ou encore sur les inondations du Rhône ou le Tsunami au Sri Lanka. Ce qui nous intéresse c’est comment les acteurs eux-mêmes définissent une catastrophe, pourquoi ils la définissent comme ça, et comment ils vont y répondre.

  • Votre ouvrage sur le "gouvernement des catastrophes" évoque beaucoup les difficultés du chercheur à trouver sa place juste après une catastrophe. Pourquoi ?

L’un des fils rouges du livre c’est la réflexivité, c’est-à-dire de réfléchir à comment la présence du chercheur sur le terrain peut impacter la recherche. Il est important d’inclure nos attentes, peurs, projections, et comment elles ont été bouleversées sur le terrain. C'est pourquoi nous avons demandé aux auteurs de l'ouvrage de prendre le temps de réfléchir à cela dans leurs textes.

C’est toujours difficile de trouver sa place au milieu d’une pléthore d’acteurs différents : humanitaires, politiques, médiatiques. Les gens voient débarquer tout un tas de personnes étrangères qui soudain s’intéressent à elles. Mais il faut savoir que je ne pars pas sur une catastrophe à chaud quand elle est en train de se dérouler. De plus, les acteurs que j’observe  actuellement sont ceux qui interviennent sur la catastrophe, et non ceux qui la subissent.

  • Comment vos recherches influencent-elles les acteurs publics lorsqu’ils ont à gérer une catastrophe ?

Nous nous adressons aux acteurs de la gouvernance des catastrophes : des étudiants dans l’humanitaire, des autorités locales, par exemple. Nos travaux peuvent agir comme un miroir pour eux. C’est une très bonne chose que notre ouvrage ait été traduit en anglais, grâce à un accord entre Karthala et Palgrave, parce cela nous permet de toucher des lecteurs dans le monde entier.

Cependant, les sciences sociales ne sont pas systématiquement reprises par les acteurs politiques, surtout à cause de la temporalité. Eux ont des demandes de réponses très rapides, alors que nous avons une temporalité de recherche beaucoup plus lente.

Il faut considérer la recherche comme un ensemble de travaux qui infusent les pratiques politiques, diplomatiques au fur et à mesure. Si on regarde depuis les années 70 comment le gouvernement des catastrophes se déploie, on voit une évolution du purement technique vers des dispositifs imprégnés par les sciences sociales. Cela nous pousse à être optimistes sur le long terme.

Propos recueillis par Laura Wocjik

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