“L’Asie a toujours été centrale dans l’histoire mondiale”

L’histoire du monde se fait en Asie. C’est la vision de Pierre Grosser qui signe, avec son dernier ouvrage au titre éponyme, une fresque décalée des relations avec le continent asiatique. Rencontre avec un historien qui se décrit comme “un bibliophage pathologique” et qui se positionne volontiers à contre-courant des tendances.

Le continent asiatique est devenu aujourd’hui un acteur incontournable des relations internationales. Dans votre ouvrage, vous démontrez que ce positionnement de l’Asie est en fait ancien… Pouvez-vous nous expliquer ?    

J’enseigne le cours “Espace Mondial” à Sciences Po depuis sa création en 1989 et je baigne dans les réflexions sur les interconnexions, les jeux d’échelle, la mondialisation, les rééquilibrages entre régions. Nous avons bien conscience aujourd’hui que tout est lié et connecté, et que les acteurs de la scène internationale doivent en tenir compte : c’est ce que nous décryptons dans mon cours avec les étudiants de l’École de journalisme. Mais pour les grands empires, par exemple britannique et russe, ce n’est pas nouveau. Tout cela était déjà bien marqué depuis un siècle, même si les historiens ont tardé à s’en apercevoir. Ainsi, durant l’été 1939, les négociations franco-anglo-soviétiques, puis le célèbre pacte germano-soviétique, sont aussi liés à des affrontements militaires nippo-soviétiques et à une crise anglo-japonaise en Chine qui se déroulent au même moment. Ou encore la répression en Chine en juin 1989, qui a des conséquences réelles sur le déroulement des évènements en Europe de l’Est à l’automne...

Pourquoi avoir choisi d’étudier spécifiquement l’Asie ?

Déjà, dans 1989, l’année où le monde a basculé (éd. Perrin, 2009), j’avais tenté une histoire globale de 1989. Dans L’histoire du monde se fait en Asie, une autre vision du XXe siècle, il s’agit désormais d’une histoire de la place et de l’impact des questions touchant l’ «Indo-Pacifique» (de l’Afghanistan à l’Australie) dans les relations internationales globales. L’objectif est de décentrer l’histoire : les alignements de puissance aux origines de la Première Guerre mondiale sont largement une conséquence de la défaite de la Russie face au Japon en 1905. La prétendue bipolarité de la guerre froide masque les rivalités sino-américaines, sino-soviétiques et sino-indiennes, notamment dans le Tiers-Monde. Ce décentrage est d’autant plus important si on veut comprendre les enjeux actuels en Asie, aux répercussions mondiales. C’est ce que je pratique dans mon cours « héritages stratégiques » : le système d’alliance américain est un produit de la guerre de Corée, les débats sur le nucléaire se sont construits à partir de l’Asie, et la Chine a profondément transformé sa vision de la Seconde Guerre mondiale (à raison car sa place y fut importante) et donc sa vision de son statut international.

Quelle a été votre méthode pour écrire cette synthèse interprétative ?

J’ai bien conscience d’être un peu à contre-courant d’une histoire-plaisir, ou d’une histoire génératrice d’émotions. C’est une histoire analytique, qui s’adresse à l’intellect – quoique apprendre et chercher à comprendre soient aussi un plaisir. Ce n’est pas un essai, même si chaque chapitre revisite une séquence de l’histoire des relations internationales. Le livre mêle de l’histoire « asiatique », de l’histoire internationale des puissances ayant un rôle en Asie, et de l’histoire soucieuse de montrer l’impact global de l’Asie. Il s’agit donc d’un livre de relations internationales, mais dans une acception large : on y trouve de l’histoire diplomatique, mais aussi du stratégique et du militaire, les débats internes de politique étrangère, les représentations (notamment raciales) de l’Autre, les questions migratoires, les questions économiques, ainsi que la circulation des idées, des révolutionnaires, ou des experts en développement. J’espère que le contenu et la méthode intéresseront, à l’heure où l’on insiste sur l’importance de l’Asie dans le monde, et où l’on parle de « retour de la géopolitique », à savoir des jeux de puissance – qui, en fait, n’ont jamais disparu.

Vous revendiquez une approche érudite, truffée de références...

Mes étudiants connaissent ma bibliophagie pathologique ! L’objectif d’un tel livre, comme des enseignements à Sciences Po d’une histoire généraliste, problématique, à jour, et orientée vers le présent, est de lire tout ce qui a été écrit (avant tout dans la langue de communication scientifique qu’est l’anglais), et qui est à la fois de plus en plus dispersé et en augmentation exponentielle ; puis d’en tirer pour l’auditoire ou les lecteurs des analyses et des interprétations les plus claires possibles. Cette érudition est essentielle, parce que l’histoire est une discipline vivante, ce que je m’efforce de montrer dans tous mes cours et notamment en master recherche de sciences politiques, où il n’est possible de théoriser qu’en étant à jour sur les données et leurs interprétations. L’érudition est essentielle aussi pour ne pas sombrer dans les élucubrations de la géopolitique de comptoir.  

À lire

Pierre Grosser est professeur agrégé détaché à Sciences Po et docteur en histoire. Il enseigne aux niveaux Collège universitaire et master, notamment le cours “Espace mondial” depuis 1989. Il est spécialiste de l’histoire des relations internationales au XXe siècle et des interprétations du monde post-guerre froide.

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