“Aider les femmes à réaliser leurs ambitions”

Se lancer dans l’entrepreneuriat, négocier son salaire, accéder à des responsabilités… Comment aider les femmes à atteindre des postes de leadership ? Mieux comprendre les freins auxquels les femmes sont confrontées et mener des actions pour les lever, c’est l’objectif de la nouvelle “Chaire pour l’entrepreneuriat des femmes” lancée par Sciences Po. Interview avec Anne Boring, chercheuse spécialisée dans l’analyse des inégalités femmes-hommes dans le monde du travail et responsable de la Chaire.

Anne Boring, l’idée de cette chaire est partie d’un constat : les étudiantes de Sciences Po s’engagent moins dans la création de start-ups que leurs homologues masculins…  

Oui, l’idée est née il y a trois ans, alors que j’effectuais des travaux de recherche pour le Programme d’Enseignement et de Recherche des Savoirs sur le Genre (PRESAGE) à Sciences Po. Maxime Marzin, le directeur de l’Incubateur de Sciences Po, m’a fait part d’une observation : les étudiantes de Sciences Po s’engagent moins dans la création de start-ups que les étudiants et ce, malgré le fait que le cours d’initiation à l’entrepreneuriat, qui réunit entre 200 et 300 étudiants par an, compte 50% de femmes, dont les résultats sont aussi bons que ceux des hommes. Ce phénomène s’observe aussi hors de Sciences Po. Par exemple, il n’y a que 26 % de femmes parmi les bénéficiaires du Statut national d’étudiant entrepreneur (chiffres 2015-2016). Nous sommes alors partis à Stanford pour étudier les meilleures pratiques dans le cœur de la Silicon Valley et nous sommes revenus avec ce projet de Chaire, qui vise à réduire les obstacles au développement des ambitions entrepreneuriales et professionnelles des femmes.

Avez-vous identifié quelques-uns des freins qui empêchent les femmes de se lancer ?

Avec Alessandra Cocito, start-uppeuse et enseignante au sein du Centre pour l’entrepreneuriat, nous avons interrogé des étudiantes de Sciences Po afin de comprendre ce qui les empêchait de se lancer. Les principaux freins identifiés sont un manque de confiance en soi et de sentiment de légitimité, des difficultés à gérer les risques, un moindre goût pour la compétition, un manque de modèles féminins, des difficultés pour prendre la parole en public, ainsi que des difficultés et un sentiment de solitude dans le fait d’évoluer dans un milieu où les femmes se trouvent être largement minoritaires. Plus largement, il s’agit de freins qui s’appliquent aussi aux femmes souhaitant accéder à des positions de leadership en entreprise.

Quels seront les liens de la Chaire avec les enseignements à Sciences Po ?  

La Chaire a vocation à travailler avec différentes entités de Sciences Po, du Collège universitaire aux masters, mais aussi avec PRESAGE et Sciences Po Carrières. En particulier, la Chaire souhaite mieux comprendre quelles compétences doivent être développées par les étudiantes afin de mieux anticiper certains des obstacles auxquels elles pourraient se retrouver confrontées. La recherche montre que les femmes ont tendance à moins développer des compétences essentielles sur le marché du travail, notamment certains soft skills. Pour donner un exemple, qui peut paraître un peu caricatural mais qui est décrit dans des travaux de recherche, prenons le cas-type de la bonne élève. Celle-ci va choisir de faire plutôt profil bas pendant ses études, de ne pas trop prendre la parole en cours et de ne pas trop mettre en avant ses compétences. En effet, les normes sociales valorisent souvent la modestie chez les femmes. Or, une fois arrivée sur le marché du travail, il devient pourtant fondamental de faire connaître ses compétences, afin d’évoluer professionnellement. Les femmes peuvent ainsi se trouver désavantagées par rapport à des hommes, mieux entraînés à prendre la parole, à se faire entendre, bref à se mettre en avant.

Comment comptez-vous agir ?

Par la recherche, la formation et une meilleure diffusion des bonnes pratiques. Côté recherche, l’objectif est de créer des collaborations avec des chercheurs en sciences économiques, sociologie et psychologie principalement, afin de créer de nouveaux enseignements et ateliers pour aider les femmes. Enfin, la Chaire vise à informer la société sur les interventions efficaces pour favoriser l’entrepreneuriat et le leadership des femmes. C’est cette combinaison qui rend le programme particulièrement innovant : proposer de nouvelles formations fondées sur la recherche, et devenir un lieu de ressources pour toutes les institutions souhaitant mettre en place des formations dont l’efficacité aura été démontrée par une démarche scientifique.

Vous dites que les institutions s’y prennent souvent mal pour permettre aux femmes d’accéder à des postes de responsabilité et que certaines initiatives font même l’effet inverse de l’objectif recherché...

Les entreprises comprennent que c’est dans leur intérêt d’avoir plus de femmes dans des postes à responsabilité. Elles sont souvent pleines de bonne volonté et certaines mettent en place des initiatives. Or, la recherche montre que certaines de ces initiatives peuvent avoir des effets pervers, pouvant même contribuer à tendre les relations au travail entre les femmes et les hommes, voire à réduire les opportunités de promotions pour les femmes. Par ailleurs, je constate qu’il existe un manque de communication entre les chercheurs qui étudient ces questions et les entreprises. Ainsi, via cette Chaire, j’espère pouvoir contribuer à mieux informer les entreprises sur les initiatives dont l’impact aura été évalué scientifiquement.  

La Chaire vise-t-elle à faire durablement évoluer les mentalités ?

En tant qu’économiste, je ne cherche pas forcément à faire évoluer les mentalités, mais plutôt à informer pour aider à la prise de décision, par exemple en améliorant la compréhension de la façon dont se forment les choix d’orientation professionnelle des femmes. Je constate par exemple que les femmes ont tendance à choisir des études qui mènent à des carrières moins rémunératrices ou avec de moins bonnes perspectives d’évolution de carrière. Ces choix sont largement guidés par des stéréotypes de genre et un manque d’information. Si les femmes comprenaient mieux comment ces stéréotypes influencent leurs choix, si elles étaient mieux informées des conséquences de leurs choix, peut-être prendraient-elles des décisions de carrière qui seraient mieux alignées avec leurs ambitions réelles. Mon objectif est celui-là : aider les femmes à réaliser leurs propres ambitions.

La Chaire pour l’entrepreneuriat des femmes a été créée à l’initiative du Centre pour l’entrepreneuriat de Sciences Po, en partenariat avec le Laboratoire interdisciplinaire d'évaluation des politiques publiques (LIEPP) de Sciences Po et le programme Programme d’Enseignement et de Recherche des Savoirs sur le Genre (PRESAGE). Elle est soutenue par la Fondation CHANEL et Goldman Sachs.

Anne Boring est Assistant Professor au Département d’économie de la Erasmus University Rotterdam et chercheuse associée au LIEPP et PRESAGE. Elle effectue plus particulièrement des analyses économétriques portant sur les inégalités femmes-hommes dans l’enseignement supérieur et sur le marché du travail.

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