À la recherche des cités perdues

Thomas Chaney, chercheur au Département d’économie à Sciences Po, est spécialiste du commerce international, de la finance et des réseaux. Lauréat de nombreux prix, et nominé cette année au prestigieux Prix du meilleur jeune économiste, il mène des recherches qui croisent modèles théoriques et d’autres champs inattendus comme... l’archéologie. Ou comment un économiste s’est mis en quête de cités disparues il y a plusieurs millénaires à l’aide d’équations.

Comment l’idée surprenante de rechercher des cités du royaume assyrien disparues il y a 4000 ans vous est-elle venue ?

Il y a deux facteurs qui sont souvent à l’origine de la recherche : le hasard et la curiosité. Ali Hortacsu, professeur d'économie à l'université de Chicago, aperçoit un jour l’annonce d’une conférence sur le commerce à l'âge de bronze qui se déroule à l’Institut d’études orientales, juste en face de son département. Curieux, il y assiste et rencontre Gojko Barjamovic, un historien du Proche-Orient antique. Ils envisagent alors d’analyser le commerce antique avec des outils de l'économie moderne. Lors d'un séjour à l'université de Chicago peu de temps après, Kerem Cosar, professeur à l'université de Virginie, et moi-même, étant tous les deux spécialistes du commerce international, avons rejoint leur équipe de recherche.. L'idée de cette alliance entre histoire et économie pour retrouver la trace de cités perdues nous est venue naturellement.

Vous utilisez un modèle théorique d’analyse du commerce contemporain qui se nomme “l’équation de gravité”. De quoi s’agit-il ?

Le modèle de gravité postule que les flux de commerce entre deux pays ou deux villes, sont proportionnels à la taille des pays ou des villes, et inversement proportionnels à la distance qui les sépare. Le fondement de ce modèle repose sur l'idée que les marchands, les firmes, les consommateurs, exploitent ce qu’on appelle des opportunités d’arbitrage : si on peut trouver un bien dans un pays étranger à un coût inférieur au coût local, en prenant en compte les coûts de transport, il est profitable de l’importer. C’est exactement ce que faisaient les marchands assyriens : ils sillonnaient cette partie du monde à la recherche d'opportunités de profits, ils avaient un réseau d’agents, dispersés à travers ces villes, qui les tenaient informés de l'évolution des prix sur les marchés locaux ; les chefs de caravanes suivaient un trajet optimal à travers les montagnes anatoliennes… En bref, leur comportement était très proche de celui des agents contemporains.

Puisqu’il n’y a pas de traces de ces villes, quelles sont les données que vous avez pu utiliser ?

Nous utilisons principalement des milliers de “lettres” sur tablettes d’argiles que s’échangeaient les marchands. Nous sommes capables d’y isoler systématiquement les bouts de textes qui décrivent des échanges commerciaux entre villes. En combinant cette base de données entre villes et le modèle de gravité, nous pouvons former des conjectures sur la localisation de ces cités perdues. En simplifiant à l'extrême, le modèle de gravité permet de transposer un flux commercial en une distance physique. Il suffit ensuite d’avoir des données sur les flux entre au moins trois villes connues, et une ville perdue, pour “deviner” où se trouve la ville perdue par triangulation. De façon similaire, le récepteur GPS dans nos smartphones utilise la distance par rapport à trois satellites pour “deviner” où il se trouve.

À quels résultats êtes-vous parvenus ?  Avez-vous retrouvé des villes disparues ?

Nous avons deux séries de résultats. La première, c’est la localisation d’une dizaine de cités perdues. Nous pouvons proposer, non seulement une conjecture sur ces localisations, mais nous avons aussi une mesure de la précision, au sens statistique, de ces conjectures. Pour corroborer ces résultats, nous comparons nos conjectures à celles formées par des historiens, qui, eux, évidemment n’utilisent pas un modèle économique mais recherchent des descriptions de repères topographiques, ou des mentions de monuments connus à d’autres époques. Dans la plupart des cas, ces deux approches radicalement différentes proposent des localisations extrêmement proches, à moins de 50 km les unes des autres. La seconde série de résultats est une estimation de la taille de ces villes antiques. Ces villes sont trop anciennes pour que les archéologues puissent avoir une idée précise de leur taille. Notre modèle de gravité nous permet d'estimer ces tailles. Nous trouvons, de façon très surprenante, que la distribution de la taille des villes est très proche de celle des villes de la Turquie de 2016 !

Quelles suites imaginez-vous donner à ces recherches ?

Nous travaillons sur deux nouvelles pistes. La première consiste à formuler et tester des hypothèses sur les raisons pour lesquelles une ville d’une taille donnée émerge à un point donné dans l’espace. Pour cela, nous utilisons à la fois nos données de commerce à l'âge de bronze, des informations sur la structure du réseau de transport à l'époque romaine et byzantine, ainsi que la topographie de cette région du monde. La seconde est une étude du réseau social entre ces marchands assyriens. À travers les lettres qu’ils échangent, nous pouvons non seulement identifier des individus, mais aussi les alliances, commerciales et financières, qu’ils forment entre eux : une sorte de réseau social, 2000 ans avant notre ère !

  • Thomas Chaney, docteur en économie du Massachusetts Institute of Technology, a rejoint Sciences Po en 2016, après avoir été professeur à l'université de Chicago et à la Toulouse School of Economics. Récipiendaire de nombreux prix et nominé cette année au Prix du meilleur économiste de France. Titulaire d’un projet de recherche européen de premier plan - Firm Networks Trade and Growth (ERC), il est spécialiste du commerce international, de la finance et des réseaux qui les sous- tendent.  En savoir plus sur ses recherches.
  • L’équipe conduisant ces recherches est composée de Gojko Barjamovic (Harvard University, Thomas Chaney (Sciences Po), Kerem Cosar (University of Virginia), Ali Hortacsu (University of Chicago)

En savoir plus

La recherche à Sciences Po

Abonnez-vous à "Une semaine à Sciences Po", et recevez chaque vendredi le meilleur de Sciences Po

Abonnez-vous à Cogito, la lettre de la recherche à Sciences Po

Make it Work : Une consultation pour le climat

Make it Work : Une consultation pour le climat

Suite à l’annonce de Frédéric Mion, en mars 2019, Sciences Po s’engage pour le climat à travers un ensemble d’initiatives éco-responsables regroupées sous le programme “Climate Action: Make it Work”. Grâce à cette nouvelle plateforme collaborative, “Climate Action: Make it Work”, les différentes communautés de Sciences Po (étudiants, enseignants, salariés et chercheurs) sont invitées à devenir des acteurs engagés pour mener la transition écologique sur nos campus et au-delà via une série de consultations en ligne.

Lire la suite
Europe : que s'est il passé depuis 5 ans ?

Europe : que s'est il passé depuis 5 ans ?

Il y a cinq ans avaient lieu les précédentes élections européennes. L’Europe présentait alors un autre visage : Emmanuel Macron était inconnu du grand public, tandis que la Grèce était conservatrice, l’Italie socialiste et que le Royaume-Uni n’avait pas encore voté pour le Brexit. Quelles sont donc les évolutions politiques majeures qui ont bouleversé le Vieux continent depuis 2014 ? 

Lire la suite
Candidats en master : derniers conseils pour les oraux

Candidats en master : derniers conseils pour les oraux

Vous avez été déclaré admissible à un master de Sciences Po. Il vous reste à réussir l’entretien oral pour intégrer l’une de nos sept écoles. Les épreuves d’admission se déroulent du 23 avril au 10 mai 2019. Elle peuvent parfois générer du stress car vous vous posez encore des questions sur le profil des candidats recherchés, sur votre capacité à démontrer votre motivation et à défendre votre projet…. Restez serein et gardez confiance en vous ! Voici nos derniers conseils pour cette dernière ligne droite. 

Lire la suite
Candidats en 1ère année : 5 idées reçues sur les oraux

Candidats en 1ère année : 5 idées reçues sur les oraux

En train de préparer la procédure par examen pour être admis à Sciences Po ? La deuxième quinzaine du mois de mai 2019, tous les candidats admissibles au Collège universitaire (1er cycle) de Sciences Po sont invités à un entretien. Une épreuve parfois stressante qui génère son lot d’idées reçues : voici quelques conseils pour se débarrasser des clichés et aborder ce dernier round avec le maximum de sérénité.

Lire la suite
Algérie : “Les étudiants au coeur de la transition”

Algérie : “Les étudiants au coeur de la transition”

Écrivain titulaire de la chaire d'écrivain en résidence de Sciences Po, Kamel Daoud a donné ce 16 avril 2019 une conférence exceptionnelle sur la situation en Algérie. Avec une université aujourd’hui au coeur de la transition qui se joue dans le pays, l'écrivain a rendu hommage aux étudiants algériens.

Lire la suite

"Pas de photo, c'est interdit"

Si votre photo n’est pas assez bonne, c’est que vous n’êtes pas assez près”, disait le photographe Robert Capa. Dans leurs cours consacré au photojournalisme, Dimitri Beck, Alain Genestar et leurs prestigieux invités poussent les futurs journalistes à aiguiser leur regard, leur curiosité, mais aussi leur humanité. Pour apprendre à capturer le réel dans l’obturateur, et parfois sa beauté. 

Lire la suite
Comment atteindre plus d’égalité entre hommes et femmes en Europe ?

Comment atteindre plus d’égalité entre hommes et femmes en Europe ?

Par Rawane Yasser (Chaire pour l'entrepreneuriat des femmes). Selon le dernier rapport du Forum économique mondial, l’Islande – suivi par le reste des pays nordiques – serait la société la plus égalitaire en Europe, et au monde. Mais les autres pays européens – y compris au sein de l’Union européenne – restent à la traîne. En effet si les écarts entre hommes et femmes dans les pays de l’OCDE ont diminué pendant les 50 dernières années, les inégalités persistent dans tous les domaines de la vie sociale et économique. De façon plus générale, à ce rythme il faudra attendre 108 ans pour que l’écart entre les genres se résorbe dans le monde. Quels sont les leviers sur lesquels les pouvoirs publics européens peuvent s’appuyer ?

Lire la suite
Paul Claudel, diplomate à ses heures

Paul Claudel, diplomate à ses heures

Poète et dramaturge français, frère de la sculptrice Camille Claudel, membre de l’Académie française, Paul Claudel est un ancien élève de Sciences Po. Bien que son parcours étudiant fut en demi-teinte, les années qu’il passa à Sciences Po ont été déterminantes dans le choix de sa carrière diplomatique. Parallèlement à ses fonctions de consul, Claudel a écrit des poèmes, pièces et essais, loués pour leur lyrisme. Catholique fervent souvent controversé pour ses positions politiques très à droite, Paul Claudel fut un grand artiste symboliste. 

Lire la suite

"Notre but est de créer des liens"

Écolo, autogérée et militante, PAVéS est l’une des associations les plus engagées sur les questions de transition climatique à Sciences Po. Mais c’est aussi un lieu bien connu des étudiants avec CAFéS, sa cafétéria éthique et solidaire gérée de manière autonome par les étudiants du campus parisien. Rencontre avec deux de ses membres, Ilytie Piroit et Clémentine Sainclair, autour d’un café bio. 

Lire la suite
Poitiers : 5 choses étonnantes sur notre nouveau campus

Poitiers : 5 choses étonnantes sur notre nouveau campus

Présent à Poitiers depuis 2001, le Collège universitaire de Sciences Po était à l’étroit dans ses locaux de l’hôtel Chaboureau : avec une croissance continue des effectifs, l’attractivité du programme latino-américain du premier cycle rendait un déménagement nécessaire. C’est chose faite depuis septembre 2018 au sein d’un nouveau site construit au XVIIIe siècle et réinventé pour le XXIe siècle. Visite guidée à l’occasion de l’inauguration officielle qui a lieu mercredi 10 avril.

Lire la suite