« Cette France de gauche qui vote Front national »

En se qualifiant pour le second tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen a conforté la position du Front national au premier rang des forces politiques en France. Dans son dernier ouvrage, Cette France de gauche qui vote FN (éd. Seuil), Pascal Perrineau, professeur des universités à Sciences Po,  enquête sur ces électeurs de gauche qui ont contribué à installer un parti dit d’extrême-droite sans avoir l’impression de renier en quoi que ce soit leurs convictions. Analyse.

Dans un précédent ouvrage Le Symptôme Le Pen : radiographie des électeurs du Front national (éd. Fayard), vous faisiez le constat qu'une certaine fraction du vote frontiste émanait de la gauche et nommiez déjà ces électeurs des « gaucho-lepénistes ». Pourquoi ce concept fait-il encore tant polémique ? Quelle en est votre définition?

Pascal Perrineau : En effet, après une première période, grosso modo les années 80, où l'émergence puis la dynamique du Front national de Jean-Marie Le Pen se sont nourris avant tout à partir d'un processus de radicalisation des électeurs de droite, j'avais décelé dès les années 90, et particulièrement lors de l'élection présidentielle de 1995, un courant non négligeable d'électeurs frontistes venant de la gauche ou navigant entre Front national et gauche. Cette analyse avait, dès l'époque, fait l'objet de contestations parce que, pour nombre de sociologues et politistes, il est difficile de penser les processus de confluence ou de rapprochement entre deux univers politiques qui s'auto-définissent comme antithétiques. Cette difficulté à penser ces proximités n'est pas nouvelle. Très souvent dans les années 30, on n'avait pas voulu voir les liens entre une partie de la gauche et le fascisme montant. Puis, dans les années 50, lors de l'émergence de la problématique totalitaire, il y avait eu le même « tir de barrage intellectuel » pour tenter de démontrer l'irrémédiable différence entre communisme et fascisme. Cet enjeu fait, dans certains milieux, l'objet, au pire, d'une véritable omerta ou, au mieux, d'une sous-évaluation certaine. Il faut faire avec ces « restes idéologiques » qui travaillent les sciences sociales et continuer patiemment à circonscrire le phénomène, à évaluer son importance et à en dégager les ressorts profonds. C'est ce que tente de faire mon essai en distinguant également les différents visages du phénomène : celui de ces électeurs qui viennent de familles de gauche et abandonnent les tropismes politiques de leur milieu pour rallier le FN, celui des électeurs qui se sentent toujours de gauche mais votent FN, celui des électeurs frontistes qui n'hésitent pas à rallier un candidat de gauche au second tour et enfin celui des électeurs de gauche qui, lorsqu'ils n'ont plus de candidat au second tour, peuvent rejoindre le vote frontiste.

Qui sont ces électeurs et comment ont-ils été séduits par le FN ?

P.P. : Ces électeurs sont souvent des électeurs de milieu populaire (ouvriers, employés, chômeurs, petits boulots, bas de la hiérarchie des revenus) résidant dans des territoires de la périphérie et dans d'anciens bassins industriels touchés par la crise, les processus de délocalisation et de désaffiliation sociale. C'est dans cet « électorat de la crise » que se recrutent nombre d'électeurs gaucho-lepénistes. Les ruptures économiques et sociales qui ont touché de plein fouet ces milieux entraînent des phénomènes de rupture politique et de rupture personnelle. Les acteurs de ces ruptures ne vivent pas forcément leurs évolutions politiques comme des reniements ou des trahisons. Nombre des électeurs disent que ce n'est pas eux qui ont changé mais que c'est la gauche qui a changé et les a abandonnés. L'évolution programmatique du Front national vers un ensemble de mesures « sociales » (maintien des 35 heures, retraite à 60 ans, hausse des bas salaires...) a beaucoup contribué, dans la dernière période, à arrimer cet électorat de gauche au Front national. Au fond, derrière leur vote passé de gauche et le vote actuel frontiste, se lit une volonté commune et pérenne de « voter social ».

Peut-on dire que le FN est un parti où se rejoignent droite et gauche extrêmes ?

P.P. : De manière claire, dans son histoire le parti de Marine Le Pen est une organisation qui a plongé ses racines dans le monde de la droite extrême et du nationalisme politique. Mais peu à peu, ce parti, comme bien d'autres, a connu des évolutions et des inflexions qui l'ont rapproché d'une base populaire de gauche ou venant de celle-ci. Un des indicateurs de cette évolution est l'abandon, dans les années 90, de nombre de référents de droite pour adopter la thèse du « ni droite, ni gauche, Français » et tenter de substituer au clivage gauche-droite le clivage entre les « nationaux » et les « mondialistes ». D'une certaine manière, c'est ce dernier clivage qui fait son chemin dans des scrutins comme celui du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen ou encore le deuxième tour de l'élection présidentielle de 2017. A chaque fois, le Front national tente de se porter à l'avant-garde du camp du « recentrage national » face à celui de la « société ouverte ».

Comment expliquez-vous la défaite du FN au second tour de l' élection présidentielle et, plus récemment, son net recul au premier tour des élections législatives ?

P.P. : Le Front national est au confluent de son passé d'extrême droite et de sa tentative de s'en émanciper. Il ne peut toujours pas « faire du passé table rase ». Le « retour du refoulé » est parfois violent et subit. On l'a vu lors du débat de l'entre-deux tours de l'élection présidentielle avec la prestation très agressive de Marine Le Pen et l'argumentaire très protestataire qu'elle a développé. Ces rémanences et cette difficulté de passer d'un parti de contestation radicale à un parti de gouvernement entretiennent ce que l'on appelle le « plafond de verre ». Marine Le Pen a connu une dynamique indéniable : presque 11 millions d'électeurs au second tour soit le double de ce que son père avait rassemblé en 2002. Mais cette « puissance électorale » reste solitaire et échoue à trouver les alliés qui pourraient lui faire passer la barre des 50 %. La récession électorale des législatives est, elle, plus classique car le Front national n'a pas « 577 Marine Le Pen » pour emmener le combat dans les circonscriptions ; il n'a pas non plus des électeurs très politisés qui voudraient prolonger la lutte de la présidentielle dans les législatives.

Quelle évolution percevez-vous de ce phénomène ?

P.P. : Pour l'instant, la stratégie de « respectabilisation » du Front national a échoué, sa présidente ayant elle-même contribué à redonner vie à la diabolisation. Cependant, les racines sociales et territoriales du vote en faveur de Marine Le Pen dessinent une France aux antipodes de la France qui s'est retrouvée derrière Emmanuel Macron. Sur les décombres du clivage entre la gauche et la droite, se met peu à peu en place un clivage entre la « France ouverte » et la « France du recentrage national ». Si la première échoue dans son processus de transformation et de rénovation, les forces du recentrage national se remettront à l'oeuvre et le Front national, éventuellement « revu et corrigé » y aura toute sa place.

Marcelle Bourbier (CEVIPOF)

Pascal Perrineau, Cette France de gauche qui vote FN, éd. Seuil

En savoir plus

ENA : 29 admis sur 40 issus de Sciences Po

ENA : 29 admis sur 40 issus de Sciences Po

Les résultats d’admission au concours externe d’entrée à l’École Nationale d’Administration sont tombés  : 29 étudiants issus de Sciences Po ont été admis. Ils représentent ainsi 73% de la nouvelle promotion. Les étudiants de Sciences Po forment ainsi la majorité des admis à l’ENA comme aux autres concours administratifs auxquels prépare l’École d’affaires publiques de Sciences Po : le Sénat, l’Assemblée nationale ou les futurs Adjoints de la Banque de France.

Lire la suite
Engagé pour l’Afrique

Engagé pour l’Afrique

Il vient du Burkina Faso et travaille sur un projet pour faciliter l’accès à l’eau dans son village. Romaric Compaoré fait partie de la première promotion des boursiers Sciences Po - MasterCard Foundation, un programme qui permet d’accompagner et de former des étudiants du continent africain talentueux et engagés.

Lire la suite
Mieux comprendre la finance pour mieux la réguler

Mieux comprendre la finance pour mieux la réguler

L’École de droit et l’École du management et de l’innovation de Sciences Po créent le premier cursus intégré qui combine une formation en droit et une formation en finance au sein d’un même établissement. Ce master joint en trois ans est destiné aux étudiants de Licence 3 (ou niveau équivalent), et ne nécessite aucun prérequis en droit ou en finance à l’entrée de la formation. La première promotion fera sa rentrée en septembre 2018. Entretien croisé avec Christophe Jamin, doyen de l’École de droit, et Marie-Laure Djelic, co-doyenne de l’École du management et de l’innovation, qui assurent la direction scientifique de ce programme.

Lire la suite
Docteurs honoris causa : 3 profils exceptionnels

Docteurs honoris causa : 3 profils exceptionnels

Après Vaclav Havel, Boutros Boutros Ghali ou Lakhdar Brahimi, Sciences Po s’apprête à honorer, le 12 décembre, trois nouveaux docteurs honoris causa. Une promotion 2017 exceptionnelle à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle distinguera deux femmes, qui rejoignent Helen Wallace, première Docteure honorée en 2011. C’est également la première fois que Sciences Po décerne ce titre à un universitaire d’Afrique subsaharienne. Trois profils remarquables et inédits à découvrir ci-dessous.

Lire la suite
Quartiers fragiles

Quartiers fragiles

Année après année, les politiques dédiées aux quartiers dits “sensibles” s’enchaînent et… rien ne semble changer. Clément Boisseuil, chercheur au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po (CEE) s’est intéressé à l’application de ces politiques, en comparant les méthodes utilisées à Chicago et à Paris. Il nous explique pourquoi une telle différence entre les objectifs affichés et des résultats mitigés.

Lire la suite
Sociologie et basket-ball

Sociologie et basket-ball

Après avoir étudié pendant deux années sur le campus de Reims, Lukas Noah Drammeh s’est envolé pour les États-Unis où il effectue actuellement sa troisième année à l’Université de Caroline du Nord, à Chapel Hill. L’occasion d’approfondir ses connaissances en sociologie et en études afro-américaines, mais aussi de réaliser un vieux rêve : intégrer une équipe de basket-ball réputée et jouer une saison sur le sol américain. Portrait vidéo d’un fan de basket.

Lire la suite
Apprendre, ça s’apprend

Apprendre, ça s’apprend

Comment apprendre à apprendre ? C'est le défi de tout élève, en particulier au moment de l'arrivée dans l'enseignement supérieur. Sciences Po a mis en place depuis septembre 2017 une innovation pédagogique qui apporte des réponses pratiques à ce défi :  des cours inédits baptisés "ateliers de métacognition". Objectif de ces séances : mieux connaître le fonctionnement de son cerveau pour améliorer ses stratégies d’apprentissage. 

Lire la suite
Tous inégaux face aux banques ?

Tous inégaux face aux banques ?

Besoin d’un crédit bancaire ? Mieux vaut être un homme blanc. C’est le résultat d’une large opération de test de discrimination menée à l’initiative de la municipalité de Villeurbanne auprès des banques locales. Jeanne Lazarus, sociologue au Centre de sociologie des organisations de Sciences Po (CSO) qui travaille sur les rapports des citoyens aux institutions monétaires, faisait partie du comité scientifique de ce testing. Elle commente les résultats de cette opération.

Lire la suite
Travailler le dimanche est-il vraiment utile ?

Travailler le dimanche est-il vraiment utile ?

Travailler le dimanche est-il utile ? Non, répondent Jean-Yves Boulin et Laurent Lesnard dans leur dernier ouvrage Les Batailles du dimanche. Dépassant les habituels clivages idéologiques, les deux sociologues ont analysé le travail dominical sous l’angle de son utilité sociale. Interview de Laurent Lesnard, chercheur à l’Observatoire sociologique du changement (OSC) de Sciences Po.

Lire la suite